Interview fictive de Jens Emil Sennewald
publiée pour le catalogue du 55ème Salon de Montrouge

Les masques du quotidien

J.E.S. : Dans ton dessin animé « Pizza » on voit une forme abstraite née d’un concours : qui peut malaxer la pâte à pizza le plus longtemps possible ?
S.B : Considérons que c’est une question, alors je réponds : celui qui arrive le mieux à oublier qu’il est en train de malaxer une pâte à pizza. Sérieusement, quand on s’entraîne à malaxer de la pâte à pizza, il s’agit de faire abstraction de l’utile. Cela vaut également pour toutes les autres sortes de concours ou de records à battre, auxquels les gens accèdent par le jeu.
J.E.S. : Oui, le jeu. Faire de l’art, c’est comme jouer : essayer quelque chose dans des conditions de laboratoire. Le laboratoire est important pour ton travail…
S.B. : …mais uniquement au sens figuré. Ce ne sont pas les expériences qui m’intéressent. Ce qui m’intéresse, c’est ce que les gens font pour simuler la réalité. En faisant cela ils transforment la réalité, ou plus exactement, ils forment le réel.
J.E.S. : Le réel nous arrive. Dans « Atelier de la chute », une association simule tout ce qui peut nous arriver au quotidien pour l’éviter. Tu t’intéresses, comme Virillio, à « Ce qui arrive » ? Veux-tu remplir comme lui un « Musée des accidents » ?
S.B. : Dans « Atelier de la chute », deux choses m’intéressent : la forme et que cette forme soit en fait ce qui nous arrive…
J.E.S. : …dans le sens d’une forme agressive, qui attaque ?
S.B. : Laisse moi terminer : la forme nous arrive, parce que nous réagissons toujours, même au quotidien, à ce que nous connaissons. C’est que le monde n’est pas vide. Et la réalité n’est pas non plus pensable si nous ne la rencontrons pas. Tout a déjà une forme. Je veux savoir
comment nous transformons ce que nous avons trouvé déjà là et comment le fait de trouver ce qui est déjà là nous transforme.
J.E.S. : Si j’ai bien compris, tu penses qu’il n’y a pas de réalité mais seulement des formes ?
S.B. : Non, la réalité n’est accessible que par la forme ; nous ne lui « donnons » pas une forme, nous appliquons ce qui est déjà là. Dans « Atelier de la chute », on simule toutes les façons de tomber. Chuter est imprévisible, et pourtant la chute trouve toujours « sa » forme.
J.E.S. : Un événement quotidien devient en effet un événement formé ou préformé que par l’intervention artistique.
S.B. : Ou non-formé.
J.E.S. : Est-ce pour cette raison que le dessin est si important pour toi ?
S.B. : Par rapport à l’action et au geste, le dessin sert à souligner…
J.E.S. : …comme dans la « ligne claire » en bande dessinée…
S.B. : Peut-être. En tout cas il a ses limites, c’est pour cela que je suis passé aux oeuvres plastiques, parce que le dessin ne suffisait pas.
J.E.S. : « Peg Man », un de tes projets pour Montrouge, est constitué de masques qui prennent forme en se pinçant le visage avec autant de pinces à linge possibles. Les gens filment ce rituel douloureux…
S.B. : … ce qui conduit à des similitudes avec les masques des « arts premiers ». Je dirais même que ces actions sont nos “arts premiers”. Jeremy Deller s’y est également intéressé. Mais moi je m’intéresse moins à la façon dont la communauté produit des formes qu’à la communauté des formes, donc au réel comme résultat de la forme.
J.E.S. : Est-ce que cela te dérange si j’ai choisi pour ce texte une interview fictive ?
S.B. : Oui, mais ce texte me serait de toute façon arrivé d’une manière ou d’une autre.

J. Emil Sennewald
Traduction : Catherine Laubier