Josué Rauscher, Le pèlerinage à Emmaüs.

(…) Ce qui m’étonne, c’est la terrible simplicité, la trivialité presque de l’objet du regard. Des vases, des pots, des pieds tournés et d’autres variations formelles aux courbes souples, volubiles parfois dont les moulages gris clair, moyen ou soutenu étalent comme un inventaire élégant, silencieux. Une sorte de cabinet de curiosité tentant comme il en est le principe une forme de monde en miniature, un vertige familier. Les choses s’équilibrent, les socles entrent dans le jeu, devenant la manifestation du repos, de postures, scénarisant les objets tout en participant de leurs volumes. Tout n’est plus qu’ensemble, variations, tournures, ruptures de plans et souplesses serpentines, ondulations, figures de mouvements. Vestiges et signes épars, lavés, fantômes, édifices mimant les délires du désir, répertoire ou liste, atlas de formes, paysage et modulations, beauté nue des formes.

C’est un des principes fédérateurs du travail de Josué Rauscher, la mise en relations d’éléments jouant de connivences de formes, renvoyant l’un à l’autre par un jeu d’échos. Et ce qui pourrait passer de prime abord pour un entrepôt chaotique, un désordre, révèle une disposition, un arrangement précis, souvent teinté d’humour, un travail. Une communication silencieuse, un phrasé mat aiguillant la pensée. Une image s’impose, englobant tous les objets, les archives et les catalogues ; celle de correspondances. Installations et sculptures sont des pensées en forme, des tentatives d’accorder ce qui est épars, dispersé à la faveur d’une image poétique. Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection, etc.

Jérémy Liron,
16 février 2014

http://www.lironjeremy.com/lespasperdus/josue‐rauscher‐le‐pelerinage‐a‐emaus/

 

Un sentiment d’archéologie.

(…) Face aux pièces de Josué Rauscher, on emprunte plusieurs lectures possibles et finalement une l’emporte.

Une poétique politique est prégnante dans le travail de l’artiste. On récolte du regard des objets issus de l’abandon, on découvre ce qui demeure de leur nature ouvrieuse, révélée par la nudité. Disposés dans le silence de leur fusion, des vestiges de fonderie, de bâti, pierres angulaires de cheville ouvrière, sont les témoins d’une grandeur disparue, on entend dans le silence le fracas d’une chute précipitée. Les pièces sont disposées sans encombrement sentimental, ni solution émotionnelle. Une disposition objective, au gré d’un dispositif temporel, fonctionnel. Structurée. Le sol, l’horizontal est la stature neutre de la démonstration. La verticalité s’absente ou se fragilise.

La symétrie, la duplication, la répétition, le nombre illimité de ces éléments évoquent l’anonyme. Ces pièces modestes, ont toutes des éléments de structure, de solidité. Leur tenue vainc sur la fonction ultime, culte de l’Unique auquel leur contribution était destinée. Socle impersonnel, interchangeable, renversé, largué, occupé par sa solitude. Solstice d’hiver, crépusculaire. On sent dans l’ancienne nature de puissance, la chute d’un funambule. Ces pièces humblement modestes sont ce que l‘on peut imaginer qu’il reste de Rester.

Un itinéraire de rebuts, des pièces de moulage, des tiges de coulée, nourricières, que l’on destine d’ordinaire à la disparition, sont là objets témoins, l’art les réhabilite dans un nouvel usage, celui de témoigner. Une figure, imprimée, parcours circulaire, enchevêtré de lui‐même… et un fin fil s’en échappe, à qui voudra l’attraper. Si l’on tire dessus, on fait des nœuds ou on libère ?

Un fémur humain, d’un homme d’1,76m, la taille de l’artiste pour gabarit, ponctue l’installation. Unité de mesure, échelle humaine parmi des restes de stèles, de piédestaux, de socles étêtés, découronnés. Vestiges de démantèlement, d’enlèvement de statuaires, d’anciens imaginaires. Destitution symbolique de grandeur surnaturelle, d’une effusion surhumaine. Si l’idée du pouvoir peut s’apparenter à une prothèse, artificielle, l’humour de ce fémur, prophétique, ramène à l’échelle 1 le centre de gravité.

On pense à une récolte archéologique, mais l’archéologie elle n’est pas enfouie dans l’œuvre, elle est actuelle. Elle ponctue la redite, le bégaiement, la répétition en temps réel. Ces pièces ont un présage d’anticipation, ce que l’acte de se souvenir et de rappeler garde en mémoire. Et d’illustrer, peut‐être, que la motivation est à sa facilité circulaire, peu à l’audace de l’échappée ascensionnelle.

S’invite délicatement Melancholia d’Albrecht Dürer, la gravure d’une cosmogonie complexe et mystérieuse contenue dans l’espace‐temps congru d’un petit atelier. Quelque chose de similaire dans l’inventaire des apprentissages, des outils, des acquis, leur espace, qui questionne le curieux paradoxe entre la Connaissance et l’usage qu’on en fait. Des objets silencieux, encore gris de leur sable à vert de moulage, inachevés d’imprimerie, désensevelis du silence des sédiments. Enumération sérielle d’une ironie, marque de fabrique humaine, disposée avec humour par l’artiste. La réplique de son fémur pour guide. (…)

Katia Jaeger,
5 octobre 2013

http://inferno‐magazine.com/2013/10/05/biennale‐de‐lyon‐josue‐rauscher‐linventaire‐a‐moly‐sabata/